TOULOUSE nous fait signe ! D’ouïe dire à L’OUÏ-LIRE

C’est une belle journée de fin d’été. Même le vent d’autan qui s’engouffre dans les rues pour soulever les robes des promeneuses a dû battre retraite. Une lumière douce caresse les façades de brique de la ville rose. La statue de Claude Nougaro dans le jardin du donjon du Capitole nous incite à fredonner. Nous voici rue Gambetta où bat le cœur de la ville. Entre la grande Librairie Ombres Blanches et le Lycée Pierre de Fermat une nouvelle librairie, la Librairie LOuï-Lire a ouvert ses portes. Quel meilleur endroit ? Entre culture et éducation, dans une rue symbolique, c’est là que devait s’implanter une librairie d’un genre nouveau, une librairie « sourde », comprenez faite pour les Sourds (et pas seulement) et tenue par des personnes sourdes. C’est un morceau de ce pays des Sourds qu’aucune carte ne répertorie. On vient ici, paradoxalement par ouïe dire, on en repart par ouïe-Lire, un livre sous la main, sélectionné  sur un des rayons de cet îlot de langue des signes et de culture sourde où se croisent culture, éducation et plaisir de lire.

 

Allons-nous, nous les entendants, pousser la porte et pénétrer dans ce nouveau monde toulousain ? Eh bien, la porte est ouverte et c’est déjà un signe :LOuï-Lire (c’est son nom, nom, ou nom-signe, ou les deux, allez savoir ?) nous invite à rentrer, nous attend déjà. LOuï-Lire est un mot allitératif, fluide,  qui s’écoule et vous fait glisser à l’intérieur, non sans appréhension : comment allons-nous communiquer ? Nous renseigner sur un livre ? Nous faire aider pour le choisir ? Nous, les entendants ?

L’accueil est immédiatement chaleureux. Nathalie et Delphine viennent à notre rencontre. Aucun empressement commercial chez elles, simplement elles nous reçoivent chez elles et désormais chez nous.Louielire nous offre ses rayonnages déjà bien fournis : à gauche et au fond de cette grande pièce claire  de soixante mètres carrés environ, les ouvrages Jeunesse ; à droite, des ouvrages sérieux sur la languedes signes et la culture sourde. Les uns et les autres font bon ménage et leur face à face est un dialogue entre interlocuteurs silencieux qui se complètent. Les ouvrages de jeunesse (petits romans, albums, contes, etc..) instruisent les enfants et leurs parents, sourds ou entendants sur l’expérience vécue de la surdité par les enfants. Les essais, méthodes d’apprentissage de la LSF, ouvrages de didactique ou de réflexions linguistiques, analyses de la culture sourde etc..sont rédigés par des spécialistes qui apportent leurs éclairages scientifiques. Une pile de numéros d’Echo Magazinecomplète l’assortiment. Littérature et actualités.

Bienvenu au pays des Sourds ! Ici, on signe et on parle, dans un mélange entretenu par de nombreux clients qui feuillettent librement les ouvrages. Nathalie et Delphine offrent leur sourire et laissent faire. On peut demander conseil : elles lisent sur vos lèvres et vous répondent oralement. Ici tout baigne, tout est fluide,  nous vous  l’avions dit. Les Sourds et les entendants se côtoient, on passe des uns aux autres, librement, sans qu’il y ait à franchir les barrières linguistiques qui érigent, ailleurs, l’incompréhension et le malentendu. C’est ça aussi cette LibrairieLOuï-Lire: un lieu de rencontres, de contacts et d’échanges. Du reste, Nathalie Sécolier et Delphine Agnesina envisagent de faire venir des conférenciers ou des auteurs et de faire des animations régulières. Ces deux libraires, amoureuses des livres,  portent une grande attention aux lecteurs. Il faut créer des liens, fidéliser et pas seulement les acheteurs. On a à cœur de faire vivre ce lieu, pour que la langue et la culture sourdes  se diffusent auprès des entendants et rayonnent. Ce n’est pas une démarche d’inclusion artificielle  mais le postulat réussi de la mixité linguistique et culturelle. Comme allant de soi. C’est ça la grande nouveauté que Delphine et Nathalie nous donnent à voir, sans faire d’histoires, tout doucement.

Ainsi Toulouse s’octroiera avec fierté le titre de première ville de France qui possède une librairie sourde, la LibrairieLOuï-Lire, au  numéro cinq de sa rue Gambetta. Que tous les toulousains s’y précipitent et y convient leurs visiteurs venus d’ailleurs. Vous la reconnaîtrez à sa devanture qui expose des affiches annonçant des évènements, à ses ouvrages de jeunesse colorés, à ses livres plus austères et votre regard sera attiré par l’alphabet dactylologique sur le mur droit de la vitrine intérieure qui est aux couleurs rose brique de la ville. La lecture, c’est bien connu, commence par l’apprentissage de l’alphabet.

Vous irez en fredonnant du Claude Nougaro : «  Voici le Capitole, j’y arrête mes pas », et vous , vous poursuivrez votre chemin en tournant à droite sous les arcades  car .. LOuï-Lire vous a  fait signe… et vous êtes irrésistiblement attirés.

                                                                   Mireille Golaszewski